Ils étaient couchés sur un lit simple, ni dur ni moelleux, un lit comme on en utilise pour dormir.
Romane, couchée perpendiculairement au grabat, avait les pieds qui touchaient le sol.
Vincent se tenait comme avant un long sommeil, les jambes allongées. Sa tête reposait sous les seins de sa soeur. Il caressait ses cheveux. Il la sentait femme...
Tandis qu'une main féminine fouillait la poitrine du jeune homme, deux autres mains, hermaphrodites, se palpaient, s'aiguisaient, communiquaient.
- Tu crois que les couples actuels sont heureux ?
La voix haute de Romane transperça un silence qui se croyait possesseur local. Vincent soupira :
- Je crois que non. Tu sais, je crois que lorsque deux personnes fêtent leurs cinquante ans de mariage, ils oublient souvent de penser à leurs cinquante ans d'infidélité.
- Et la fidélité a un rapport avec le bonheur ?
On sentit l'air s'alourdir.
La lune vint saluer les abords de la fenêtre.
Romane réagit en fermant son oeil.
Vincent semblait perplexe :
- Non, en effet, tu as raison... On peut être infidèle et heureux.
Romane souriait. Pour la première fois, elle avait pu convaincre son frère de quelque chose. Il ne lui restait plus qu'à attaquer.
- Si l'on se mettait ensemble, tu me serais fidèle ?
Il leva la tête, pivota, la regarda droit dans l'oeil :
- Tu le sais bien...
Et elle lui baisa la main.
Un temps silencieux s'empara de ces deux jeunes êtres. Vincent se leva. Il sourit de façon impersonnelle à sa soeur.
Elle comprit. Ses doigts explosèrent l'interrupteur.
Nuit.
Flamme.
Vincent alluma une bougie. Elle donnait une lumière tamisée, froide, discrète. Chaque visage paraissait maintenant plus attendri, plus calme, plus réfléchi. La cire embaumait l'espace d'un parfum passionné. La pénombre adoucissait les regards. Romane agrippa la main ferme et athlétique de Vincent. Avec le majeur, elle lui caressait la paume.
Il reprit sa position initiale. Confirma d'un bercement doux son attitude sous-mammaire. Ferma les yeux un instant. Chaque souffle de sa soeur lui faisait prendre conscience du haut, du bas, de l'espace et de l'infini. Le temps avait disparu. Il jouissait silencieusement d'aimer sa soeur si ardemment.
Silence.
Passion.
Rouge-orange.
Et puis bleu.
Et enfin noir.
Peau douce.
Toucher ondulé.
Electrique-féerique.
Dans la bouche tous les mots jamais exprimés : désirs, confidences, secret...
Pour seule réaction, une voix douce, empreinte de spleen et d'affection :
- Quand est-ce qu'on s'en ira ?
- Dès que l'occasion s'en présentera, ma chérie.
Il l'appelait quelquefois ainsi. Cela lui évitait de tenter un "mon amour" trop rude, trop sec à l'oreille. Elle n'avait pas l'air de détester, et même si la discussion poursuivait sans pause, elle était toujours consciente de ces mots, rares, dans la bouche de son frère. Fière ? Plutôt déçue, il en existait tellement d'autres plus à-propos, plus insolites, plus elle.
- Tu crois qu'elle sera comment ?
Sans bouger, toujours dans cette atmosphère tendre et léchée :
- Belle... Exotique... Assiégée de bleu et de vert. Quelques arbres, des fruits. D'une saveur exquise, insensée, mirifique. Une parfaite...
- ...solitude. Rien que toi et moi dans un désert paradisiaque. Un terrain de sable sur lequel il sera bon de courir, nu, les cheveux au vent, les pieds s'enfonçant, le plaisir en crue.
Leurs yeux brillaient. Sans assembler leur direction, ils regardaient pourtant la même chose. Comme si leur rêve existait, comme si la vie les y emmenait, comme si le vent les inspirait...
Vincent bougea. Sa main libre attrapa son paquet de cigarettes. Deux sucettes pour un être que l'anatomie a décidé de séparer.
Flamme.
Rouge.
Braise.
Gris.
Fumée.
Deux agates brillantes dans une nuit féline.
La tête légèrement inclinée vers l'arrière, ils s'enivraient de ce brouillard cancéreux. Il commençait par feindre de les étouffer. Puis, comme une foule qui attend à la porte d'une exposition, il pénétrait, happé, gobé, dans un tube élastique. Finalement, on sentait l'apogée de la montée. Les wagonnets étaient en pause en Russie. Les yeux se fermaient un peu plus. Les muscles se détendaient. Le calme les embrassait. La vie passait son tour. Le plaisir se préparait...
Comme un bolide, vitesse Mach2, la poussière imprégnait les tissus pulmonaires, se divisaient, poursuivait d'imbiber les alvéoles pour une fois de plus se diviser en de plus petites pointes malignes. Enfin, la vitesse presque doublée, il explosait les bronchioles d'un poing d'acier, véritable extase qui se renouvelait à chaque bouffée.
A chaque fois, une brillance envoûtante provoquait une nuit envahissante. Vincent se retourna pour contempler le visage de sa soeur.
Le vent se levait.
Dans leur regard, on devinait un :
Bougie éteinte.
"Je t'aime."
Nuit.